« Driiiiing »
_____Je me retourne brutalement et d'un geste maladroit appuie sur le réveil. Celui ci stoppe immédiatement le son strident qui annonce un nouveau jour. Je traîne un peu au lit, pensant à la longue journée qui se prépare et finis par repousser les draps pour me lever. Au contact de mes pieds sur le parquet, un petit frisson me parcourt l'échine.
_____Si seulement je pouvais passer mon temps niché sous ma couette, à rêver d'un monde meilleur, où tout jouerait en ma faveur... Oui, bien sûr ce ne serait qu'un rêve.
Je me dirige lentement vers la fenêtre et l'ouvre. Hier soir, pour la énième fois, j'ai oublié de fermer les volets. Une petite brise vient caresser mes joues, rosies par la fraicheur matinale, me faisant ainsi frissonner. Le jour ne s'est pas encore levé, les quelques lampadaires illuminent la rue, dessinant de grandes ombres sur les trottoirs déserts.
_____Je referme la fenêtre en baillant. J'en ai marre. De quoi exactement, je ne sais pas. Je ressens juste ce sentiment de lassitude qui ronge les gens normaux et les conduit tout droit à leur perte. J'aurais aimé ne pas être « normal »: vivre des choses exceptionnelles, hors du commun, me lever le matin en me disant qu'aujourd'hui est meilleur qu'hier, mais certainement pas autant que demain.
Alors que je suis en pleine réflexion, un léger craquement me fait sursauter. Maman a ouvert la porte de ma chambre.
- Dépêche toi mon chéri, tu vas encore finir par être en retard, lance-t-elle passant la tête par l'encadrement de la porte.
- Ouais ouais... grognai-je en dirigeant mes pas vers la penderie.
_____Dix minutes plus tard, me voilà prêt. Je descends les escaliers bruyamment, mon sac de cours sur le dos. Arrivé dans la cuisine, je le laisse tomber près du frigo.
- Tu pourrais faire attention à tes affaires mon chéri! s'empresse de dire ma mère.
- Oh mais c'est rien... C'est simplement ma calculatrice dans la poche avant qui a amortit le choc, d'où le bruit.
- Justement, je ne compte pas te racheter de calculatrice, prends en soin.
_____J'ignore sa remarque, m'asseyant sur la plan de travail à côté de l'évier. Mes yeux font le tour de la pièce, et finissent par s'arrêter sur des croissants délicatement posés dans une assiette. Je soupire et descends pour attraper ce qui sera mon petit-déjeuner.
- Merci m'an d'avoir acheté des croissants, dis-je en me rasseyant sur le plan de travail tout en croquant à pleine dent dans l'un d'entre eux.
_____Elle se tourne vers moi, tenant entre ses mains une tasse de café fumant. Elle sourit avant d'en boire une gorgée. Des cernes, contrastant avec ses magnifiques yeux verts, traduisent son manque de sommeil. Je n'aime pas la voir comme ça, le teint terne, l'air fatigué qui exprime la monotonie de sa vie, plus particulièrement de ces derniers jours.
- Maman, tu devrais aller voir un médecin. Tu es pâle.
- Ne t'inquiète pas, j'ai juste un peu plus de travail que d'habitude en ce moment, renchérit-elle avant de boire une nouvelle gorgée de café.
_____Je n'insiste pas et continue de manger tout en fredonnant une chanson.
- Tu as tout intérêt d'activer la cadence si tu ne veux pas rater ton bus mon chéri, dit ma mère en s'approchant de moi pour déposer sa tasse vide dans l'évier. Je voulais te prévenir que ce soir je rentrerai tard, ton dîner est dans le frigo, tu n'auras qu'à le faire réchauffer. Tu crois que tu en seras capable?
- Maman c'est pas la première fois que je reste seul à la maison!
_____Elle se tourne vers moi et caresse tendrement ma joue.
- C'est la troisième fois en une semaine, je sais, pourtant, j'aimerais vraiment être avec toi, crois moi! C'est juste que mon patron m'a demandé de finir un travail avant vendredi. Je fais simplement en sorte que tu ne manques de rien.
_____Ses yeux brillent, une larme perle lentement sur sa joue pour s'échouer à la commissure des ses lèvres. Mon coeur se serre, une horrible sensation s'empare de moi. Elle n'a pas toujours eu une vie facile, s'est continuellement battue pour moi, et n'a jamais baissé les bras. Peut-être n'aurais-je pas dû faire cette remarque, et simplement acquiescer ses paroles. Je m'en veux.
_____Je lui adresse un magnifique sourire, espérant lui redonner du baume au coeur.
Elle essuie ses larmes et me prends dans ses bras en murmurant un « Je t'aime ». Je dépose un baiser sur sa joue avant de descendre du plan de travail sur lequel je suis assis.
- Je dois y aller m'an. Si j'ai un problème je t'appelle. Promis, certifiai-je pour la rassurer.
_____Son sourire me rend heureux, il est vrai, sincère. J'aime la voir comme ça, livrée à elle même, face à ce qui fait d'elle un être exceptionnel - en l'occurrence, moi -.
Je prends mon sac et me dirige dans le hall de la maison pour enfiler mes Nike blanches. J'attrape ensuite mon gilet. Dehors, la rue est plongée dans un profond silence; seuls les faibles rafales de vents faisant danser les feuilles mortes, perturbent ce calme troublant. Debout, sur le pas de la porte, j'hésite un instant avant de m'engager dans l'allée qui mène au portail.
Chaque matin est identique: après un bref coup d'oeil en direction de la lune, je soupire et finis par marcher - à contre coeur - vers l'arrêt de bus. Ce n'est pas que je n'aime pas aller en cours. Non. Seulement avec le temps, lorsque l'on a acquis suffisamment d'autonomie, on ne possède qu'une seule envie. S'échapper.
_____Cela peut sembler puéril, commun à chaque gosse en quête d'identité, la tête remplie de rêves. Des rêves qui généralement, se transforment en cauchemars n'épargnant aucun d'entre eux. Suis-je comme eux? Il semblerait que ce soit le cas. Alors je fonce droit dans le mur. Courant ainsi à ma perte. Mais peu importe, avant que mon heure ai sonnée, je veux vivre.
_____La tête enfouit sous ma capuche, les mains dans les poches, j'avance. Des ombres se dessinent enfin au bout de la rue. Comme chaque matin, je ne me mélangerai pas à eux. Nous sommes bien trop différents pour oser simplement un échange. Et puis de toute façon, ils ne m'intéressent pas.
_____Une fois arrivé, je m'appuie contre la fine paroi de l'abribus et attends. A côté, les garçons rient. Ce sont le genre à débiter une connerie par seconde, incapables de faire une phrase correcte et qui plus est, se croient intéressants. Vraiment, ils sont tout ce que je ne suis pas.
Le bus arrive. Enfin. Je monte et m'installe à côté d'une fenêtre. J'aime regarder le paysage qui défile, malgré le fait que chaque détails de ces campagnes ne me sont désormais plus inconnus.
_____Lorsque le bus s'arrête, 20 minutes plus tard, je descends rapidement et me dirige immédiatement vers le banc situé entre deux platanes dans la cour. Tous les matins, c'est ici que je retrouve mes amis.
- Salut mec! me lance une voix familière.
_____Je baisse les yeux en souriant, et me retourne. Lorsque nos regards se croisent, je donne un petit coup de poing sur l'épaule de mon ami en guise de salutation. Finalement, il y a des plaisirs simples que n'importe qui peut apprécier.
- Bonjour les garçons! nous lance Holy
_____Ses yeux pétillent de bonheur et son mince sourire me fait frémir. Ses longs cheveux blonds dansent au gré du vent. Je souris bêtement.
- Bon week end? demandai-je en m'asseyant sur le banc.
- Ouais, normal, répond Georg en se laissant tomber à mes côtés.
_____Quant à Holy, elle ne répond et se contente de baisser les yeux. Mon regard reste fixé sur ses doigts. Elle tripote ses mains d'une étrange façon. Cela ne lui arrive que lorsqu'elle a quelque chose à se reprocher. Je me souviens, elle m'avait confié toutes ses petites habitudes un soir d'été alors que nous contemplions les étoiles, allongés sur la pelouse de mon jardin.
- Holy raconte nous... dis-je en lui attrapant le bras afin qu'elle s'assoit entre nous.
- Je... J'ai... Samedi... Il est venu me voir. Je l'ai renvoyé d'où il venait... dit-elle en ravalant ses sanglots.
- Mais de qui tu parles? demande mon ami, essayant de capter son regard.
- De mon père, finit-elle par dire en cachant son visage entre ses mains afin de dissimuler les perles salées qui coulent le long de ses joues pâles.
_____Georg et moi avons le même réflexe. Avant même qu'elle n'ai le temps de réagir, nous nous rapprochons d'elle et la serrons dans nos bras. La tête nichée dans son cou, je suis enivré par son parfum au jasmin. Toujours le même, qui, à chaque fois que mes narines détectent, créé en moi une étrange sensation. Et je dois bien avouer que je trouve cela très agréable.
Nous restons ainsi un petit instant. Il suffit d'un geste pour qu'elle comprenne que nous sommes là pour elle, et que jamais nous ne la laisserons tomber. La sonnerie retentit, mettant fin à cet émouvant instant. Nous avions besoin de montrer à Holy que nous la soutenons, quoi qu'elle fasse. Et il est vrai qu'elle va avoir besoin de nous durant les prochaines semaines... Son père semble avoir réapparut alors qu'il l'a abandonnée à sa naissance. Elle et moi avons donc un point commun. Seulement s'il refaisait surface dans ma vie, je ne le repousserai pas. Enfin je crois. Lorsque j'étais plus jeune, je me disais toujours qu'il reviendrait, qu'il regrettait son acte. J'imaginais son visage, et l'idéalisais du mieux que je pouvais. Aujourd'hui une infime partie de moi espère encore. Après tout c'est bien vrai: je ne suis qu'un gamin _______________illusionné.
__________